HYPOTHÈSE 2 – L’évolution des extraterrestres
¶ 1
Leave a comment on paragraph 1 0
L’évolution des extraterrestres
Théorie synthétique de l’évolution et suppositions sur la prévalence de l’intelligence ailleurs que sur Terre
¶ 2 Leave a comment on paragraph 2 0 Douglas A. Vakoch
¶ 3 Leave a comment on paragraph 3 0 Ce texte est le chapitre 12 du livre dirigé par le directeur du SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence) Douglas Vakoch, “Archaeology, Anthropology and Interstellar Communication” (Nasa, 2014).
¶ 4 Leave a comment on paragraph 4 0 Introduction
¶ 5 Leave a comment on paragraph 5 0 La notion d’un être extraterrestre représenté comme une forme de vie étrange mais plus ou moins anthropomorphe a des origines beaucoup plus lointaines que les films de science-fiction. Christiaan Huygens, dans son ouvrage intitulé Le Cosmothéoros : ou conjectures sur les mondes célestes et leur équipement, définit deux pôles idéologiques sur la vie ailleurs que sur Terre, lesquels se retrouvent toujours dans des travaux récents. Cette monographie, publiée à titre posthume en 1698, décrit les habitants possibles des autres planètes comme très semblables à l’homme en certains aspects, mais radicalement différents en d’autres. Après avoir expliqué pourquoi ces planétaires se tiendraient debout et seraient dotés de mains, de pieds et d’yeux, Huygens leur imagine une forme qui pourrait nous être inconnue :
¶ 6 Leave a comment on paragraph 6 0 Nous ne disons pas pour cela qu’il leur a donné une figure semblable à la nôtre. En effet, il existe une variété pour ainsi dire infinie de formes possibles que nous pouvons nous imaginer en supposant tant des différences entre les diverses parties de ces corps et les parties correspondantes des nôtres qu’une autre économie extérieure et intérieure de l’ensemble.
¶ 7
Leave a comment on paragraph 7 0
Huygens ne sera ni le premier ni le dernier astronome à présumer de la morphologie de l’extraterrestre, mais ses présuppositions sont celles de sa profession. En effet, nombre d’astronomes estiment le développement progressif de la vie comme inéluctable lorsque les conditions d’une planète y sont propices. Bien que Huygens et les scientifiques qui l’ont suivi n’imaginent pas les extraterrestres parfaitement anthropomorphes, ils déduisent certains parallèles entre les formes de vie terrestre et extraterrestre. Les physiciens sont une exception parmi les scientifiques. En effet, les non-physiciens sont moins unanimes, et leurs écritures divergent plus sensiblement. La variabilité des conjectures s’explique souvent par l’importance de la théorie moderne de l’évolution qui sous-tend souvent la représentation des extraterrestres dans différentes disciplines scientifiques.
Pour bien comprendre les divergences dans les projections des biologistes, paléontologues, ou anthropologues, il convient de tenir compte de la spécialité scientifique de l’auteur desdites suppositions. Peu de scientifiques se sont intéressés aux extraterrestres, et il ne semble pas fortuit que quatre d’entre eux aient participé à l’élaboration de la théorie synthétique de l’évolution dans les années 30 et 40. Les arguments exobiologiques de Theodosius Dobzhansky, de George Gaylord Simpson et, moins directement, ceux de H.J. Muller et Ernst Mayr sont tous dérivés de leurs travaux antérieurs sur la théorie synthétique de l’évolution. La diversité des postulats émis par des non-physiciens révèle leurs désaccords fondamentaux sur la théorie de l’évolution, et ce jusque dans les années 60. Au tournant de la décennie suivante pourtant, un grand nombre, mais en aucun cas l’ensemble, des scientifiques estime probable qu’une forme de vie «supérieure» et particulièrement intelligente puisse exister, quoique de manière assez peu fréquente, ailleurs dans l’univers. La source de ces diverses convictions laisse entrevoir en filigrane l’élément déclencheur de ce basculement : l’acceptation croissante de la théorie synthétique de l’évolution.
¶ 8
Leave a comment on paragraph 8 0
Premières critiques de la théorie de Darwin sur l’évolution
¶ 9
Leave a comment on paragraph 9 0
Pour bien comprendre la théorie synthétique de l’évolution, il convient de rappeler les grandes lignes de la théorie énoncée par Darwin dans la première édition de L’Origine des espèces, publiée en 1859. Sa position s’articule autour de deux concepts fondamentaux :la variation et la sélection naturelle. Darwin s’attarde sur les différences minimes entre organismes pouvant être transmises à la génération subséquente. Il avance que chaque organisme est muni d’un agencement unique de caractéristiques lui permettant de livrer le combat de la vie. Parmi eux, les mieux adaptés à leur milieu ont les meilleures chances de survie pour produire une descendance munie des mêmes caractéristiques. Darwin explique de manière succinte le rapport entre le processus de sélection naturelle et la variation : «J’ai donné à ce principe, en vertu duquel une variation si insignifiante qu’elle soit se conserve et se perpétue, si elle est utile, le nom de sélection naturelle»
Au cours des années suivantes, l’efficacité de la sélection naturelle a été remise en question et réfutée à maintes reprises. Parmi ces voix dissidentes, celle de Fleeming Jenkin oppose que les variations minimes et bénéfiques seraient rapidement diluées dans une population comptant un grand nombre d’organismes différemment adaptés. Dans les éditions ultérieures de L’Origine des espèces, Darwin accorde une importance accrue aux monstruosités, c’est-à-dire aux différences marquées d’une progéniture avec ses ascendants. Ce nouveau postulat incite ses critiques à accuser Darwin de reprendre une hypothèse antérieure sur l’apparition soudaine et périodique de certaines espèces.
Paradoxalement, l’analyse mathématique de l’hérédité autour de laquelle s’était articulée la théorie synthétique de l’évolution avait initialement été énoncée pour réfuter l’hypothèse de la transmission de variations minimes entre les générations. Lorsque Francis Galton appréhende le swamping effect décrit par Jenkin, il conclut que toute variation de la typologie moyenne d’une espèce disparaîtrait chez les générations subséquentes, ce qui expliquerait que, dans la durée, les organismes d’une même espèce ont généralement les mêmes caractéristiques. Dalton estime que les déviations de la norme sont transitoires, mais son protégé, Karl Pearson, arrive à la conclusion contraire. Pearson réfute que la finalité d’une variation se mesure contre un type ancestral défini, et estime plutôt que les variations antérieures sur la lignée peuvent mener à des changements pérennes pour les générations suivantes.
Contrairement à Pearson, d’autres avancent que l’évolution ne se mesure qu’à l’ampleur de mutations à grande échelle. William Bateson, Hugo de Vries, et Wilhelm Johannsen étayent quant à eux les théories de l’évolution peu après la découverte des recherches réalisées par Gregor Mendel, dont les premiers travaux portaient principalement sur la transmission de caractéristiques intermittentes. Entre autres expériences, il a croisé des plants de pois produisant des pois jaunes avec des plants produisant uniquement des pois verts. Le résultat n’a pas été un plant produisant des pois d’une couleur intermédiaire jaune-vert, mais parfaitement jaunes, comme ceux produits par le parent. L’importance de la transmission de traits héréditaires appuie alors l’hypothèse d’une évolution par mutations brutes. Nombreux sont ceux qui doutent toujours de l’existence de la sélection naturelle. En effet, jusqu’en 1915, Johannsen ne voit aucune raison d’accepter que la sélection naturelle contribue à l’évolution : «La sélection d’individus différents ne crée rien de nouveau ; une modification du “type biologique” correspondant à la sélection n’a jamais été démontrée.»
¶ 10 Leave a comment on paragraph 10 0 Théorie synthétique de l’évolution
¶ 11
Leave a comment on paragraph 11 0
Les deuxième et troisième décennies du siècle voient un retour au gradualisme phylétique. Les lacunes de la théorie initiale de Darwin donnent lieu à une nouvelle conceptualisation de la variation et de la sélection naturelle. C’est l’application combinée de la méthode expérimentale et de la théorie pour comprendre ces processus qui donne naissance à la théorie synthétique de l’évolution.
Apport important de la théorie synthétique de l’évolution : l’explication mathématique de la sélection naturelle, notamment avec les modèles statistiques de la transmission au niveau de la population dans les travaux, entre autres, de R. A. Fisher, J. B.S. Haldane, et Sewall Wright, dont les recherches très théoriques n’ont jamais dévié de la méthode expérimentale. Les travaux réalisés par Fisher pour quantifier la variation et la sélection naturelle représentent bien la synthèse des mathématiques et de la recherche empirique. Se fondant sur les expériences de Muller, il démontre comment estimer la variation par micromutation, arrive ainsi à démontrer à quel rythme les variations apparaissent dans les populations, et parvient plus tard à définir l’ampleur de la sélection par les facteurs environnementaux. En effet, la comparaison du taux d’augmentation différentiel chez différentes populations, et la mesure des variations de la fréquence génétique au sein d’une même population, lui permettent de représenter la sélection naturelle par un modèle statistique.
Malgré son intérêt pour les populations naturelles et de brèves études de biologie, Fisher n’en demeure pas moins un mathématicien. H. J. Muller se trouve à l’autre extrémité du paradigme mathématique/expérimental. En exposant les gènes à des rayons X capables de déclencher les mutations, Muller démontre l’influence de l’environnement sur la variation. Mais avant que les différents brins de la théorie synthétique de l’évolution ne puissent être tressés, il demeure essentiel d’en comprendre les fondements statistiques observables dans la nature : entrent alors ainsi les contributions majeures de Dobzhansky, Simpson, et Mayr.
Vu les antécédents de Dobzhansky, il n’est pas surprenant qu’il ait contribué de manière aussi significative à la théorie synthétique de l’évolution. Après des premières études sous l’égide de Sergei Chetverikov sur la génétique des populations, il se rend aux États-Unis en 1927 pour des recherches auprès de T.H. Morgan, mentor de Muller. En accordant la même importance que Morgan à l’expérimentation tout en appliquant la méthode statistique russe, Dobzhansky se fait pionnier de la génétique des populations libres dès ses premières recherches sur les variations de la Drosophila dans les chaînes de montagnes isolées et jusqu’à son ouvrage encore plus influent, Genetics and the Origin of Species, publié en 1937.
Ces travaux sont la source des études menées par le paléontologue George Gaylord Simpson. Ss rapports avec sa profession n’ont que peu nourri ses connaissances de la théorie de l’évolution, les paléontologues des années 30 s’intéressant davantage à la systématique descriptive qu’aux fondements de l’évolution. C’est ainsi que Simpson s’intéresse à d’autres disciplines, notamment aux travaux de Fisher, Haldane, Wright, et Dobzhansky et entretient, après les années 30, des contacts personnels avec Dobzhansky et Mayr. La maîtrise raffinée des méthodes populationnelles est perceptible dans son Tempo and Mode in Evolution, paru en 1944. Cet ouvrage décrit des conclusions, en contraste flagrant avec celles de Mendel et de ses adeptes, dominantes quelques années auparavant. Simpson reconnaît l’importance de la variation d’une part, tout en réfutant le principe de la macromutation :
¶ 12 Leave a comment on paragraph 12 0 Les mutations uniques dont les effets phénotypiques entièrement génétiques à grande échelle sont localisés sont les plus faciles à étudier, mais des éléments de preuves, notamment paléontologiques, permettent de penser que ces mutations sont relativement bénignes au niveau de l’évolution.
¶ 13
Leave a comment on paragraph 13 0
Ses idées sur la sélection naturelle s’opposent diamétralement à celles de Johannsen. Pour Simpson, «la sélection est une force véritablement créatrice, et dont l’action n’est pas uniquement négative. Elle est l’un des déterminants les plus fondamentaux de l’évolution.»
Une troisième grande figure de l’histoire de la théorie synthétique de l’évolution s’intéresse d’abord non pas aux os ou aux insectes, mais aux oiseaux. Au contraire des ornithologues de son époque, Ernst Mayr étudie la génétique des populations aviaires. Peu influencé dans ses premiers travaux par Fisher, Haldane, et Wright, il adhère rapidement à l’école russe pour l’importance qu’elle accorde aux populations naturelles et à la taxonomie. Mayr s’intéresse surtout à la spéciation, qu’il croit possible d’appréhender isolément de la mutation à grande échelle. «Le généticien explique la spéciation par un enchaînement cumulatif d’étapes mutationnelles, jusqu’au dépassement du seuil de l’émergence d’une nouvelle espèce par l’évolution.» De la même manière, Mayr accorde une importance fondamentale à la sélection : «Même avec un avantage sélectif marginal, les gènes peuvent finir par se propager à l’échelle d’une population.»
¶ 14
Leave a comment on paragraph 14 0
Théorie synthétique de l’évolution et vie extraterrestre
¶ 15 Leave a comment on paragraph 15 0 Simpson et la non-prévalence des Humanoïdes
¶ 17 Leave a comment on paragraph 17 0 Les espèces existantes auraient certainement été différentes si elles avaient émergé différemment, et si toute étape de l’histoire des organismes et de leurs milieux avait été différente… Il est impossible que notre espèce échappe à cette règle. Si la chaîne de notre évolution n’avait pas été la même, l’Homo sapiens n’aurait pas pu exister.
¶ 18 Leave a comment on paragraph 18 0 Dobzhansky contre l’évolution convergente de la vie extraterrestre
¶ 19
Leave a comment on paragraph 19 0
Tout en avançant une argumentation robuste et concluante parallèle au raisonnement de Simpson, Dobzhansky aborde directement deux questions que Simpson n’avait qu’effleurées : le hasard et la convergence de l’évolution. Dobzhansky avait aussi isolé la mutation, la recombinaison sexuelle et la sélection naturelle, comme conditions fondamentales de l’évolution. Mais pour Dobzhansky, seules les deux premières sont aléatoires, alors que la sélection s’opère malgré le hasard. Tout en admettant que la sélection est probabiliste, il soutient qu’en liant l’individu et son milieu par un mécanisme de rétroaction, elle constitue un processus antialéatoire.
Les présuppositions de Dobzhansky sur la vie extraterrestre font écho à l’importance accordée à la mutation et à la sélection peu après l’émergence de la théorie synthétique de l’évolution. Tout en reconnaissant la recombinaison comme facteur de l’évolution terrestre, lorsqu’il s’engage à définir les caractéristiques essentielles de la vie, Dobzhansky ne mentionne que la sélection et la mutation :
¶ 20 Leave a comment on paragraph 20 0 Malgré toutes les incertitudes inévitables dans l’étude d’un sujet aussi spéculatif que la vie extraterrestre, deux inférences sont possibles. D’abord, le matériel génétique est sujet à la mutation. La reproduction exacte est la principale fonction de tout matériel génétique, mais il est difficile d’envisager qu’aucune erreur de copie ne puisse survenir [sic]. Si cela se produit, nous pouvons faire la seconde inférence, à savoir que les variantes qui apparaissent remplissent la condition préalable à la sélection naturelle. Ces inférences constituent un dénominateur commun pour la vie terrestre et extraterrestre.
¶ 21
Leave a comment on paragraph 21 0
Dobzhansky s’attarde aussi sur l’opposition entre l’évolution convergente et divergente, en soulignant que dans nombreux cas, des organismes d’ascendance disparate peuvent présenter des caractéristiques semblables. À titre d’exemple, il souligne que poissons et baleines présentent des similitudes car ils sont adaptés au milieu aquatique. Certains extrapolent que si ce type d’évolution convergente est si courant sur la planète Terre, le processus est donc universel, et partant de là, les extraterrestres pourraient très bien ressembler aux êtres terrestres. C’est une conclusion réfutée par Dobzhansky, pour qui des milieux similaires ont souvent entraîné une évolution non pas convergente, mais divergente.
Dobzhansky conclut qu’en raison du nombre d’interactions entre l’organisme et le milieu tout au long de son évolution humaine, il est pratiquement impossible qu’une autre espèce humaine ait pu évoluer sur une planète semblable à la Terre. Même en acceptant l’existence d’une autre planète où se seraient développées toutes les formes de vie ayant émergé de la période éocène, une évolution parallèle du genre humain exigerait les mêmes mutations et les mêmes processus de sélection des 50 000 gènes qui ont dû évoluer depuis lors chez l’Homo sapiens.
¶ 22 Leave a comment on paragraph 22 0 Muller, mutations, et Intelligence
¶ 23 Leave a comment on paragraph 23 0 Sur la vie ailleurs que sur la planète Terre, c’est sans surprise que H. J. Muller considère principalement la mutation. Plus étonnant, ce chercheur ayant contribué de manière si importante à la théorie synthétique de l’évolution accepte la convergence interplanétaire de l’intelligence. Il accorde au hasard la même importance que Simpson et Dobzhansky :
¶ 24 Leave a comment on paragraph 24 0 L’enchaînement des étapes d’une évolution est parfois accidentel : de la mutation qui prévaut à l’ agencement des mutations jusqu’à l’apparition d’une nouvelle structure, ou son fonctionnement… C’est ainsi que s’ouvre la porte de nouvelles formes de vie.
¶ 25
Leave a comment on paragraph 25 0
Tout en reconnaissant la possibilité d’une vaste gamme de morphologies, il considère l’intelligence comme le produit naturel de l’évolution. Une opinion qui pourrait rendre compte de l’influence exercée par l’un de ses étudiants, Carl Sagan. Même si Sagan n’a travaillé à ses côtés que pendant un été, Sagan raconte que Muller « était toujours resté en contact avec lui ». Lorsque Muller a écrit cet article, le jeune Sagan avait aussi publié des textes sur la vie extraterrestre.
Mayr et l’importance du hasard
¶ 26
Leave a comment on paragraph 26 0
Même si Mayr affirme que son analyse est très similaire à celle de Simpson, on note d’importantes différences, dont la plus évidente est l’importance moindre accordée par Mayr aux mécanismes de l’évolution, qui propose plutôt un aperçu détaillé de l’histoire de l’espèce humaine. Ce choix peut simplement s’expliquer par l’air du temps, deux décennies après la publication des textes de Dobzhansky, Simpson, et Muller sur les extraterrestres au début des années 60. Après autant de temps, il est possible que la théorie synthétique de l’évolution ait alors été si largement acceptée qu’un exposé en détails de ses principes fondamentaux aurait pu sembler superflu. Malgré cela, l’intégralité de cet article s’articule sur l’importance du hasard. Tout en tentant avant tout d’évaluer la probabilité d’une intelligence extraterrestre, et non seulement d’une vie multicellulaire, il arrive aux mêmes conclusions que Simpson.
Mayr approfondit l’argument de Dobzhansky contre l’évolution convergente de l’intelligence en y opposant l’émergence simultanée de la vision sur terre. De nombreux chercheurs ont souligné que l’évolution parallèle des yeux chez de nombreuses espèces constitue une preuve à grande échelle de l’évolution convergente. Les propres études de Mayr le mènent à la conclusion que les yeux se sont développés à au moins 40 différents moments chez des lignées non associées. Par contraste, l’intelligence n’a évolué sur Terre qu’une seule fois
Divergences sur la vie extraterrestre : Pour ou contre la théorie synthétique de l’évolution
¶ 27
Leave a comment on paragraph 27 0
Jusqu’aux années 70, hormis chez ceux liés de près à la théorie synthétique de l’évolution, les présuppositions sont beaucoup moins homogènes que celles exprimées ici. En 1953, les travaux de l’anthropologue Loren Eiseley portent sur le caractère unique de l’espèce humaine. Ses études du mimétisme chez les organismes terrestre, le mènent à la conclusion que le mimétisme ne peut être évoqué pour supposer que la forme des extraterrestres ressemblerait à celle des formes de vie sur Terre : «Le processus de l’évolution n’est pas de nature à forcer aucun animal à imiter, même en apparence, une créature qu’il n’aurait jamais vue, et avec laquelle il n’aurait jamais été en compétition.»
Encore plus fascinante, l’opinion du cytologiste Cyril D. Darlington relatée par Eiseley, selon lequel « Darlington s’appuie avec verve sur les avantages d’avoir deux jambes, un cerveau, et une posture permettant d’observer le monde à une hauteur d’un mètre soixante-dix. » Pourquoi un chercheur ayant contribué à la théorie synthétique de l’évolution aurait-il une opinion si incompatible avec celles des quatre autres principaux chercheurs dont nous avons parlé ? D’abord, parce que Darlington avait présenté ses conclusions plusieurs années avant les autres, lorsque la théorie synthétique de l’évolution n’était peut-être pas bien consolidée. Ensuite, il adhérait à la théorie émise par Henry Fairfield Osborn sur l’orthogénèse, et à celle de Rensch sur l’évolution dirigée, voulant que l’évolution soit téléologique. Un autre anthropologue, William Howells, conclut en 1961à l’existence probable de l’intelligence extraterrestre. À plusieurs reprises, il s’oppose aux vues les plus répandues de la théorie synthétique de l’évolution, en allant jusqu’à avancer à plusieurs reprises que le processus de l’évolution relève de la volonté. Par exemple, selon Howells, «les êtres intelligents auront choisi, tôt dans leur évolution, un système nerveux plus ouvert aux nouvelles impressions : un cerveau capable d’apprendre». Il estime que de tels «choix» mènent vraisemblablement à une intelligence très humaine.
Les conclusions de l’océanographe et écologue Robert Bieri s’apparentent à celles de Howells, mais le fondement de ses convictions est plus explicite. En effet, il entame son article de 1964 intitulé Humanoids on Other Planets ? par une citation du généticien G. W. Beadle. Bieri s’oppose à la position adoptée par ce dernier en faveur de l’existence d’un nombre extraordinaire de parcours d’évolution ouverts à la vie, en soulignant les limites imposées par les propriétés des éléments chimiques et la disponibilité de formes d’énergie. Selon Bieri, de telles contraintes sont évidentes dans la variabilité limitée des organismes terrestres, et expliquent que les organismes non terrestres seraient assujettis aux mêmes schémas régissant la vie telle que nous la connaissons. Après un exposé de certaines caractéristiques qu’il estime universelles, Bieri conclut avec cette prédiction : « Si nous réussissons un jour à communiquer avec des être conceptualisants d’un autre monde, ils ne seront pas sphériques, pyramidaux, cubiques ou plats. Selon toute vraisemblance, ils nous ressembleront beaucoup.»
Le bactériologue Francis Jackson et son co-auteur l’astronome Patrick Moore ne sont pas aussi convaincus. Dans leur ouvrage de 1962, ils estiment absurde d’imaginer que l’humain suive le même modèle idéal ayant cours sur d’autres planètes. Mais quelques pages plus loin, ils avancent qu’«il n’est absolument pas impossible que, sur des planètes très semblables à la Terre, l’évolution biologique et chimique puisse avoir été remarquablement similaire, même pour mener occasionnellement à l’émergence d’une espèce humaine.» Bien que ces deux points de vue ne s’opposent pas dans l’absolu, il convient de noter l’ouverture de Jackson et de Moore aux deux possibilités.
L’étude de travaux ultérieurs révèle des perspectives variées. Le paléontologue Dale Russell hésite à généraliser l’évolution sur Terre aux conditions extraterrestres. En une seule phrase, il avance que l’existence de la vie extraterrestre n’est pas acquise. Dans le contexte des considérations astrophysiques, conclut-il, «il semblerait que l’origine de la vie soit essentiellement beaucoup plus probable que l’émergence d’une intelligence supérieure», opinion récemment relayée par le paléontologue Peter Ward et l’astronome Donald Brownlee dans leur ouvrage intitulé Rare Earth. Un autre paléontologue, C. Owen Lovejoy, est plus clair que Russell, et estime que l’intelligence extraterrestre pourrait être assez courante, tout en traçant une distinction entre cette dernière et la cognition, qui selon lui serait beaucoup plus rare ailleurs que sur Terre. Puisque la cognition que l’on connaît chez l’homme résulte de son évolution spécifique, comme le croit Lovejoy, l’enchaînement des événements rendant possible la cognition pourrait très peu probablement se reproduire sur les autres planètes où existerait une vie intelligente.
Même si la possibilité de l’existence des extraterrestres est de plus en plus souvent envisagée par le prisme de la théorie synthétique de l’évolution, des interrogations persistent sur certains principes défendus par ses fondateurs. Gerald Feinberg et Robert Shapiro, respectivement physicien et biochimiste, sont en désaccord avec les spatiologues Roger MacGowan et Frederick Ordway selon lesquels «la majorité des animaux terrestres extrasolaires intelligents auront deux membres antérieurs et deux membres postérieurs.» Ils se rangent plutôt derrière Simpson pour soutenir que la grande variabilité des formes de vie terrestre est tributaire de l’action conjointe de la mutation et de la sélection naturelle. Pourtant, ils avancent que «nous retrouverons sans doute [l’évolution convergente] dans d’autres mondes.» Le paléontologue David Raup, certainement sensible à la force des arguments réfutant la convergence vers les formes humanoïdes ailleurs, il leur oppose que trop d’inconnues demeurent sur le processus de convergence pour permettre des conclusions définitives. L’évolution d’autres humanoïdes est très improbable, certes, écrit-il, mais pas nécessairement impossible.
Le paléobiologiste de l’évolution Simon Conway Morris connaît très bien la théorie synthétique de l’évolution, mais accorde une importance particulière à l’ubiquité de la convergence, tout en refusant d’admettre que les contingences historiques ne permettent pas d’anticiper les formes de la vie dans les autres mondes :
¶ 28 Leave a comment on paragraph 28 0 S.J. Gould souhaite croire qu’en rejouant le film de l’histoire de la vie, nous arriverions à une biosphère complètement différente, sans la moindre présence humaine. Il continue d’affirmer que toute autre biosphère dans la galaxie et au-delà doit être tout aussi différente, mises à part quelques créatures rampant dans la plaine humide au crépuscule, mais certainement pas la moindre chance de musique, ou de rires. Pourtant, ce que nous savons sur l’évolution pointe vers le contraire absolu : la convergence est omniprésente, et les contraintes de la vie rendent l’émergence de diverses propriétés biologiques très probables, voire inévitables. Les arguments selon lesquels l’équivalent de l’Homo sapiens n’aurait pu apparaître sur une planète lointaine ne sont pas pertinents. L’enjeu n’est pas de définir le parcours précis de notre évolution, mais bien les probabilités diverses et successives de l’évolution qui ont mené à notre humanité.
¶ 29
Leave a comment on paragraph 29 0
Parmi les appuis aux idées de Conway Morris sur la convergence, on compte les anthropologues Kathryn Coe, Craig T. Palmer, et Christina Pomianek, qui soulignent : «Il est temps de prendre les implications de la théorie de l’évolution un peu plus au sérieuxet la convergence la convergence est la norme». Ils avancent aussi que «en principe, la théorie de l’évolution devrait s’appliquer partout, à tous les êtres vivants», exprimant une ligne théorique alignée avec celle adoptée par le biologiste Richard Dawkins dans l’argumentation présentée dans Universal Darwinism.
On observe deux autres tendances parmi les non-physiciens : la ténacité des théories et les présuppositions libres. Rappelant les premiers adeptes de la théorie systématique de l’évolution, James Valentine aborde la question en établissant la distinction entre la microévolution, caractérisée par la sélection au sein d’une population, et la macroévolution, centrée sur l’évolution au-delà du niveau de l’espèce. Il conclut que les détails de la microévolution de la vie sur une autre planète, c’est-à-dire, leur matériel génétique, seraient probablement très différents de ce que l’on rencontre sur la Terre. Cependant, la macroévolution, pensait-il, devrait donner lieu à des schémas, au niveau extraterrestre, de diversification multicellulaire similaires aux schémas terrestres.
L’imagination créative règne dans l’exposé fait en 1974 par Bonnie Dalzell sur les possibles créatures extraterrestres pour le musée Smithsonian, qui avait fait appel à sa créativité artistique et à son expertise en paléontologie. En se fondant sur l’hypothèse que les planètes n’avaient ni la même gravité ni la même température que la Terre, elle imagine des environnements propices au développement d’une grande variété de vie terrestre, aquatique et aérienne. L’anthropologue Doris Jonas et le psychiatre David Jonas, par contraste, ne se limitent pas à la seule morphologie, mais s’intéressent aussi aux possibles mondes perceptuels des extraterrestres. Même si leur travail ne repose pas aussi solidement sur la théorie que celui des pionniers de la théorie synthétique de l’évolution, ils partagent avec eux une conviction fondatrice :
¶ 30 Leave a comment on paragraph 30 0 Une chose est sûre : rien ne nous permet de présupposer que les forces de l’évolution sur les autres planètes pourraient créer des formes de vie ou une intelligence semblables aux nôtres, même en présence des mêmes matières premières. Au-delà des facteurs aléatoires devant s’agencer pour produire toute forme de vie, une quantité infinie d’autres facteurs doivent se rencontrer pour en produire une forme avancée.
¶ 31 Leave a comment on paragraph 31 0 Conclusion
¶ 32 Leave a comment on paragraph 32 0 Certains des arguments les plus décisifs en faveur et contre la possibilité de la vie extraterrestre ont été émis par des scientifiques ne s’étant intéressés que brièvement à la question. Par contre, leurs perspectives furent généralement influencées par les recherches dans leurs propres disciplines et des contacts approfondis avec leurs homologues intéressés à la vie ailleurs que sur la planète Terre. Par conséquent, lorsqu’il s’agit d’évaluer leurs positions, il est essentiel de comprendre le cadre conceptuel qui a donné lieu à leurs présuppositions. Parmi les cadres théoriques ayant eu une influence notable aux XXe et XXIe siècle, on note la théorie moderne de l’évolution. En étudiant la portée de l’influence de ce paradigme dans divers champs d’étude au cours des dernières décennies, nous parviendrons à mieux comprendre la multiplicité des opinions des scientifiques de diverses spécialités sur la vie extraterrestre.
Comments