D’UN MONDE DEVENU « ALIEN » – V1
¶ 1 Leave a comment on paragraph 1 0 Hypothèses de recherche sur la genèse et les fins du capitalisme
¶ 2 Leave a comment on paragraph 2 0 Depuis trois siècles, la planète s’est transformée, en usine d’abord, puis en laboratoire. Le journal la Planète laboratoire documente cette transformation. Avec un cinquième numéro cette année, une investigation collective ouvre des perspectives aventureuses sur les agents de cette transformation et les positions possibles que nous y occupons.
¶ 3 Leave a comment on paragraph 3 0 Le débat sur l’Anthropocène cherche à dater le moment ou l’espèce humaine ou une partie d’entre elle, est devenue l’agent d’une transformation majeure et irréversible de l’environnement terrestre. L’impossibilité de déclarer une unité du projet humain sur Terre invite à ouvrir la réflexion sur les agents réels de cette transformation. L’investigation poursuivie ici énonce la possibilité que cette transformation majeure est le produit d’un « capitalisme alien », entité postulée que nous chercherons à cerner à travers un faisceau d’hypothèses.
¶ 4 Leave a comment on paragraph 4 0 Une première hypothèse conjecture un capitalisme alien dont l’abandon de la Terre serait le symptôme. Alien serait ici celui qui sortirait de son origine terrestre pour devenir autre, se donner d’autres corps, d’autres futurs, retrouvant ainsi, peut-être, d’autres origines que la prégnance de son berceau lui aurait fait occulter. Il serait issu de l’action d’une puissance (occidentale ? Moderne ? Chrétienne ?) qui au nom d’un devenir-cosmique/devenir-alien de l’humanité en progrès, s’emploierait à redéfinir sinon à se libérer de la co-évolution terrestre des humains et des non-humains pour quitter la Terre et partir dans l’espace.
¶ 5 Leave a comment on paragraph 5 0 Le cosmisme russe a pu imaginer ce départ comme une continuation logique de l’évolution de l’humanité. Mais la bombe atomique s’est réservé la grâce de nous rappeler que seuls les élus y pourraient accéder, laissant le bioprolétariat post-nucléaire enfermé sur une Terre dévastée.
¶ 6 Leave a comment on paragraph 6 0 Ce scénario opposant le commun terrestre à l’élite cosmique, les Terriens et les Artilects, les humains à leurs successeurs transhumains, les 1% aux 99%, peut cependant être inversé : l’horizon utopique d’un prolétariat désaliéné, n’est-il pas un devenir alien ? N’exige-t’il pas un abandon de la Terre ? L’utopie n’est-elle pas désormais déportée dans l’espace, hors d’une Terre assassinée et contrôlée par les forces chthoniennes du capitalisme ? Et n’est-ce pas là le moyen ultime pour l’homme de renouer avec son origine stellaire ? Le qualificatif d’alien est ici fonction du point de centrement choisi.
¶ 7 Leave a comment on paragraph 7 0 Une seconde hypothèse renvoie aux racines aliens de la Terre elle-même qui, loin de s’appartenir à elle-même, participe en elle-même d’une économie cosmique qui, par des bombardements d’astéroïdes, l’a chargé en or, eau, métaux rares, virus, déterminant ainsi son évolution, sa transformation, la fertilisant pour en faire émerger des ressources biologiques, etc. En bref, la Terre est le résultat d’un processus d’accumulation continue dont, en dernier ressort, les gestionnaires sont extra-terrestres. Et le destin des êtres qui y croissent dépend étroitement de cette grande économie cosmique dont il ne sont qu’une émanation. Ainsi, les vecteurs déterminant, dans la dynamique du capitalisme terrien, sont des vecteurs aliens.
¶ 8 Leave a comment on paragraph 8 0 L’action de forces ou d’entités non terrestres excède cependant largement les seuls vecteurs physiques reçus d’outre-espace. Dans une version naïve que l’on trouve dans les scénarios de série B décrivant des extraterrestres qui se déguisent en humains pour agir sur eux ou s’en nourrir, la Terre ou ses habitants, sont occupés voire contrôlés par des entités aliens souvent présentées habillées d’un vêtement anthropomorphe. Mais, sous ce vêtement, de qui l’alien est-il le nom ? L’enquête pourrait conduire à établir une taxonomie d’entités (entités technologiques, sociales. Entités venues du futur, non-terrestres, êtres immatériels, forces inconscientes, non humaines, etc.) agissant sur Terre et par la Terre selon des finalités qui restent à élucider…
¶ 9 Leave a comment on paragraph 9 0 Dans sa version radicale, l’alien est la puissance agissante du capitalisme sur Terre, le visage fantastique d’une nouvelle classe de contrôle. Il n’est pas la fausse monnaie de l’humanité, sa mauvaise copie anthropomorphe. Non pas simplement un régulateur mais un système de contrôle, une classe de contrôle imperceptible agissant de façon, non pas dissimulée, mais simplement non encore intelligible.
¶ 10 Leave a comment on paragraph 10 0 Une troisième hypothèse met en question un triple privilège : privilège de l’humain sur les autres espèces, terrestres ou non (spécisme), privilège de la Terre sur les autres environnements cosmiques (terracentrisme), privilège des organismes vivants sur les autres non carbonés (biocentrisme). Sur la base de ces mises en question se forme notamment un post-humanisme basé sur une pluralité d’agents intelligents, disposant de critères moraux libérés des limites du canon humaniste, voire du canon terracentriste ou biocentriste. Ce post-humanisme susciterait la construction de nouvelles formes de communauté éthique, de nouveaux assemblages fonctionnels et l’expérimentation de nouveaux modes d’être qui, en tant que non humains, peuvent être qualifiés d’alien. Le capitalisme alien est ici la puissance de décentrement elle-même qui suscite une crise radicale des catégories.
¶ 11 Leave a comment on paragraph 11 0 Une quatrième hypothèse fait du capitalisme alien un méta-discours, un champ d’abstractions en surplomb du réel, ayant effet d’autorité. Répertoriant les ressources depuis les lieux abstraits des laboratoires, énonçant leurs fonctions respectives dans un même grand système, ce méta-discours raconte la planète devenue capital, mise au travail, c’est-à-dire rendue étrangère à elle-même, gérée comme une entreprise innovante. De cette machine discursive étayée sur des simulations, des narrations technocratiques, des constructions convaincantes de faits, sont issus des dispositifs de capture et des espaces projectifs qui orientent nos actions, canalisent nos désirs, contrôlent les corps, légitiment les réglementations, pilotent les mutations industrielles, gouvernent scientifiquement la cognition de masse ou les subvertissent. Outil stratégique, instituant les propriétés des choses, le capitalisme alien sert ici de méthode de calibrage du réel. Un champ d’abstraction scientifique et technocratique définit, par exemple, les modes par lesquels l’organisation de la Terre devrait être transformée malgré nous, pour résoudre les problèmes causés par le réchauffement climatique. Car l’épistémologie alien est celle qui procède à l’exclusion pure et simple de tout anthropomorphisme comme condition supposée de toute rigueur scientifique.
¶ 12 Leave a comment on paragraph 12 0 Quel est le but de ces investigations dans le capitalisme alien ? Il est d’abord, et en premier lieu, d’ouvrir l’espace imaginaire de la Grande transformation. De la planète usine, avec son cortège de destructions et dérèglements écologiques, à la planète laboratoire qui entend, par l’ingénierie, y substituer un gestion rationnelle et planifiée des ressources, quels sont les modes de décentrement capables de nous libérer de cadrages du monde qui ne nous rassurent même plus ?
¶ 13 Leave a comment on paragraph 13 0 Le capitalisme alien est la saisie d’un trauma qui prend la figure d’une étrangeté. Le monde est inconnu à nouveau, terrifiant peut-être. Un nombre considérable de nouvelles entités s’est disséminé sur la planète, au gré de la surproduction industrielle et technique, changeant en profondeur les modes d’appréhension de la dynamique sociale planétaire. Le capitalisme alien, c’est d’abord cette étrangeté suscitée par le mode d’action des choses, matérielles et immatérielles, devenues agents. Mais c’est aussi cette étrangeté née d’une crise radicale du confort moderne où l’homme occidental croyait encore savoir quelle était sa place dans le monde, et sa relation aux autres êtres. Des entités multiples surgissent et agissent, que l’humanisme abstrait avait su jusqu’alors ranger en dehors de son champ de vision. Des systèmes de coordonnées se font jour aussi. Et le ciel s’est enfin largement ouvert, noir océan d’infinitude se remplissant de mondes à l’infini.
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