HYPOTHÈSE 3 – hypothèse des deux posthumanismes
¶ 1 Leave a comment on paragraph 1 0 Post-anthropocentrisme et devenir-(non)-alien
¶ 2 Leave a comment on paragraph 2 0 Le posthumanisme contemporain se décline selon deux versions : la version spéculative et la version critique (nous pourrions dire devenir-alien et devenir-non-alien). Pour les posthumanistes spéculatifs le « post-humain » implique une relation de succession historique. Ils soutiennent que les descendants des humains actuels pourraient cesser d’être humain comme conséquence d’un processus de changement technique, comme une apocalypse IA. Les posthumanistes critiques, en revanche, rejètent ces préoccupations, affirmant que la vision humaniste occidentale qui voit les individus sont les seuls agents moraux importants est déjà dépassée. Ils nous disent que les êtres humains ne doivent pas avoir peur des bad borgs ou des uploads immortels parce que, comme Katherine Hayles le suggère, nous sommes déjà posthumains. (Hayles 1999)
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Diverses raisons sont citées pour sortir de la vision anthropocentrique du monde. Certains posthumanistes critiques soutiennent que l’idée de l’humain comme agent libre souverain « banalisé par ses interactions avec le monde-objet » est rendue obsolète par les théories philosophiques et scientifiques qui montrent que nous sommes incarnés et ancrés dans des environnements culturels et technologiques. Ils citent les développements dans les sciences de la cognition et du calcul qui suggèrent que l’intelligence et l’agentivité sont distribués librement entre les systèmes cybernétiques non humains et humains. Comme Donna Haraway écrit dans son Manifeste Cyborg :
« Avec les machines de la fin du XXe siècle, les distinctions entre naturel et artificiel, corps et esprit, auto-développement et création externe, et tant d’autres qui permettaient d’opposer les organismes aux machines, sont devenues très vagues. Nos machines sont étrangement vivantes, et nous, nous sommes épouvantablement inertes. » (Haraway, Manifeste Cyborg 1991)
¶ 4 Leave a comment on paragraph 4 0 Les posthumanistes critiques aiment citer la déclaration de Michel Foucault qui dit que « L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. », comparant son effacement avec celle d’un profil humain dessiné dans le sable au bord de la mer (Foucault, Les mots et les choses 1966). S’ils peuvent parler avec raison de la diffusion de l’agentivité au-delà de l’humain, ils se bornent pour le moment à commémorer ses traces dans des lectures déconstructivistes de l’histoire littéraire et de la technoculture contemporaine. Les plus aventuriers d’entre eux tentent d’élaborer une éthique qui peut aider à comprendre ce que peut signifier l’agentivité dans un âge post-anthropocentrique.
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Les travaux de Rosi Braidotti dans The Posthuman donne une formulation d’une telle éthique. Braidotti reconnaît le nivellement de l’agentivité non humaine et humaine qu’impliquent les nouvelles sciences cognitives et sciences de la vie. Cependant, elle aimerait voir évacuée une neutralité politique invalidante qui réduit l’agentivité humaine au rôle d’arbitre du vrai et du bon. Elle fait valoir qu’une éthique et une politique posthumaine doivent retenir l’idée de la subjectivité politique capable de construire de nouvelles formes de communauté éthique et l’expérimentation de nouveaux modes d’être :
« À mon avis, il est nécessaire de mettre l’accent sur la subjectivité, car cette notion nous permet d’enchaîner des questions qui sont actuellement disséminées dans un certain nombre de domaines. Par exemple, des questions telles que les normes et les valeurs, les formes de liaison de la communauté et d’appartenance sociale ainsi que les questions de gouvernance politique, tout cela assume et requiert une notion du sujet. »
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Toutefois, selon Braidotti, le sujet auto-légiférant de l’humanisme moderne n’existe plus. Nous sommes confrontés au façonnage de connexions polyvalentes et vitales, constitué « dans et par la multiplicité » – par des « appartenances multiples ». Il ne s’agit pas d’un seul type d’être, mais de la capacité d’auto-assemblage immanente à toute la matière. Suivant Agamben, elle désigne ce pouvoir avec le terme grec ancien pour la vie non-humaine / non-politique (zoe) – par opposition à la vie cultivée (bios) du citoyen humain. Le zoe n’est pas une chose ou type d’individu mais la tendance de la matière vivante à s’affilier avec d’autres systèmes de vie et à former de nouveaux assemblages fonctionnels :
« La capacité relationnelle du sujet posthumain n’est pas confinée au sein de notre espèce, mais elle inclut tous les éléments non-anthropocentriques. La matière vivante – y compris la chair – est intelligente et s’auto-organise, mais elle l’est, précisément parce qu’elle est pas déconnectée du reste de la vie organique. »
¶ 7 Leave a comment on paragraph 7 0 « La Vie », loin d’être codifiée comme étant la propriété exclusive ou le droit inaliénable d’une espèce, l’humain, sur toutes les autres, ou d’être sacralisée comme un pré-établi donné, est posée comme processus aux finalités interactives et ouvertes. Cette approche vitaliste de la matière vivante déplace la limite entre la part de la vie – à la fois organique et discursive – qui a été traditionnellement réservée à l’anthropos, c’est-à-dire au bios, et le champ d’application plus large de la vie animale et non humaine également connu comme zoe. (Braidotti 2012).
¶ 8 Leave a comment on paragraph 8 0 De toute évidence, tout n’a pas la capacité de réaliser toutes les fonctions. Néanmoins, les systèmes vivants peuvent être cooptés par d’autres systèmes pour les fonctions que ni « Dieu », ni « Mère Nature » n’ont jamais essayé. Comme l’écrit Haraway : « Aucun objet, aucun espace, aucun corps n’est sacré en lui- même ; tout composant peut être mis en interface avec un autre, il suffit pour cela de construire la norme adéquate, le code qui permet de traiter les signaux dans un langage commun. » (Haraway, Manifeste Cyborg 1991).
¶ 9 Leave a comment on paragraph 9 0 Zoe est la force transversale qui joint et reconnecte les espèces, catégories et domaines auparavant distincts. L’égalitarisme centré sur le zoe est le coeur du virage post-anthropocentrique : il s’agit d’une réponse matérialiste, laïque, enracinée et non-sentimentale à la marchandisation trans-espèce opportuniste de la Vie qui est la logique du capitalisme avancé.
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Braidotti accepte que le capitalisme produit une forme de subjectivité posthumaine en perturbant radicalement les frontières entre les humains, les animaux, les espèces et la technique :
« Le capitalisme avancé et ses technologies biogénétiques engendrent une forme perverse de posthumain. À la base, il y a une rupture radicale de l’interaction homme-animal, mais toutes les espèces vivantes sont prises dans la machine folle de l’économie mondiale. »
¶ 11 Leave a comment on paragraph 11 0 Les posthumanistes spéculatifs souligne que si zoe est une puissance transversale, certains types de technologies semblent plus aptes à révéler et catalyser ses flux que d’autres. Ils demandent alors : pourquoi impliquer que celles-ci peuvent parfois pervertir la vie ? Considérant qu’une perversion est un détournement d’une chose de son propre but ou état naturel et qu’elle n’est pensable que dans une nature aux fins intrinsèques ou déterminées par Dieu. Pour les spéculatifs ce point de vue anti-moderne de la nature est en contradiction avec un matérialisme post-moderne pour qui il ne peut y avoir pas de limites pré-établies et aucune détermination fixe de ce qui constitue les paramètres et les identités des entités individualisées, telles que les organismes et les machines.
¶ 12 Leave a comment on paragraph 12 0 Braidotti argumente contre la marchandisation de la vie au motif que certains des animaux utilisés dans les industries biotechnologiques sont maltraités. Les spéculatifs rétorquent que cela demeure un argument contre la cruauté plutôt que contre la perturbation des limites entre espèces et la marchandisation à proprement dite. Et de cyniquement demander : qu’est-ce qui pourrait être une plus grande expression du potentiel « transversal » du zoe que le coton transgénique Bollgard II de Monsanto ? Le Bollgard II contient des gènes de la bactérie Bacillus thuringiensis qui produit une toxine mortelle pour les insectes nuisibles comme les larves de papillons de nuit. À moins que nous croyons qu’il y a un but inhérent à la thuringiensis ou au coton qui rend ces passages transversaux aberrants ici ne semble exister aucune perspective du point de vue du zoe qui pourrait justifier son objection à cette forme de marchandisation. Les ingénieurs génétiques de Monsanto n’utilisent simplement que l’affordance naturel des systèmes vivants qui ne peut être réalisée sans la technologie de transfert de gène.
¶ 13 Leave a comment on paragraph 13 0 Le posthumanisme spéculatif (dans son goût tout chronenbergien pour la nouvelle chair) affirme alors que les capitalistes cognitifs et biologiques tels que Google et Monsanto semblent incarner les tendances du zoe – conçue comme une possibilité de connexion généralisée – autant que n’importe quelle expérimentation de chercheur bien intentionné pourrait le faire. Ils peuvent alors ironiser sur la position peu stable des posthumanismes critiques. Ces derniers peuvent s’opposer aux activités de Monsanto en avançant les arguments traditionnels de la critique sociale (sauver les larves !) ou l’argument que toutes les technologies devraient être contrôlées socialement et pas par les multinationales – les humanistes marxistes traditionnels seraient sans doute d’accord avec cette dernière affirmation, mais elle n’est pas compatible avec un vitalisme qui identifie la vie avec la puissance polymorphe de l’auto-assemblage.
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Dans un essai précédent The Ethics of Becoming Imperceptible, Braidotti fournit une justification philosophique plus explicite des positions politiques énoncées dans The Posthuman. Tirant son inspiration de Gilles Deleuze, elle plaide pour une éthique qui permet aux entités d’actualiser leurs compétences dans toute leur étendue « soutenable ». Un devenir ou une actualisation des compétences n’est soutenable que si l’assemblage ou l’agentivité l’exerçant peut se faire sans « détruire » les systèmes qui rendent son exercice possible. Ainsi une éthique positive posthumaine propose une recette ou la floraison de chaque vie peut exercer ses qualités dans toute leur mesure. Cette extension nécessite une certaine modération et de l’auto-discipline car il y a toujours le danger que le système dépasse les bornes :
« Vivre intensément et être en vie au n’ième degré nous pousse à l’extrême limite de la notion de mortalité. Cela a des implications sur la question des limites, qui sont en construction dans la structure très incarnée et intégrée de l’objet. Les limites sont celles de l’endurance – dans le double sens de durer dans le temps et de porter la douleur, d’affronter « la vie » comme zoe. Le sujet éthique est celui qui peut supporter cette confrontation, s’y confrontant un peu mais sans avoir son intensité physique ou affective détruite par elle. L’éthique consiste à re-travailler la question de la douleur au seuil de la soutenabilité, quand et si possible : la fissurant, mais la maitrisant toujours. » (Braidotti 2006).
¶ 15 Leave a comment on paragraph 15 0 Donc, le capitalisme peut être critiqué de la position zoe-centrique si l’on peut démontrer que l’on peut restreindre les pouvoirs qui pourraient s’exercer sur le vital par une autre forme possible de la production et de la distribution. Pour Braidotti, cette pression sur les forces vitales et sur l’expérimentation se pose à travers les exigences capitalistes de l’individualisme et de l’accumulation possessive.
¶ 16 Leave a comment on paragraph 16 0 La perversité du capitalisme avancé, et son succès indéniable, consiste à rattacher le potentiel d’expérimentation dans la formation de sujets à une notion sur-amplifiée de l’individualisme possessif, lié au principe du profit. L’économie politique opportuniste du capitalisme bio-génétique tourne la vie / le zoe – c’est-à-dire la matière intelligente humaine et non humaine – en une marchandise pour le commerce et le profit.
¶ 17 Leave a comment on paragraph 17 0 Ainsi, Braidotti soutient les expériences « non-profit » selon une subjectivité contemporaine qui montre ce que « les organismes contemporains, médiatisés par les biotechnologies sont capables de faire » tout en résistant à l’appropriation néo-libérale des entités vivantes pour en faire des produits commercialisables.
¶ 18 Leave a comment on paragraph 18 0 La revendication de la contrainte ne peut être valide que si un posthumanisme non-capitaliste et indépendant (au sens de Braidotti) arrive à prendre le dessus face à l’importance des expérimentations posthumaines – en particulier celles impliquant des technologies sophistiquées comme l’IA ou les interfaces Cerveau-Ordinateur – dont l’existence continue dépend d’un système capitaliste mondial. Il y a peu de preuves à ce jour qu’un système non capitaliste pourrait développer des formes concomitantes d’hybridité « posthumaine » plus prolifiques, non-alien.
¶ 19 Leave a comment on paragraph 19 0 Les posthumanistes spéculatifs – dans leur travail de récupération – considèrent que la demande éthique posée par Braidotti peut être utilisée indépendamment de son applicabilité à la critique du capitalisme contemporain. Ils vont considérer que l’éthique de Braidotti de la soutenabilité est pertinente parce que le posthumanisme spéculatif dans sa forme la plus forte est aussi post-anthropocentrique – il nie que cette possibilité posthumaine soit structuré a priori par les modes humains de pensée ou de discours – et parce qu’il définit le post-humain par ses capacités à échapper à un des systèmes socio-techniques organisées autour des buts et objectifs humains.
¶ 20 Leave a comment on paragraph 20 0 Les émergences technologiques décrites par le posthumanisme spéculatif sont en effet pensées comme fonctionnellement autonomes : elle vise à développer des modes d’être en dehors ou au-delà de l’espace des raisons humaines. Le posthumanisme spéculatif soutient un accélérationnisme qui vise à atteindre la « vitesse d’évasion posthumaine ». Un alien authentique.
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