# HYPOTHÈSES (version 1) “capitalisme alien“
¶ 1
Leave a comment on paragraph 1 0
L’esprit du temps est à la recherche d’une datation du moment où l’anthropisation serait devenue l’agent d’une transformation majeure et irréversible de l’environnement terrestre. À l’oeuvre depuis plusieurs siècles, cette transformation s’est encore accélérée depuis 1945. Des espèces, des objets radicalement nouveaux, des conditions cognitives, chimiques et biologiques nouvelles surgissent, tandis que d’autres sombrent et disparaissent. Quels sont les réels agents de cette transformation ?
L’hypothèse poursuivie ici s’établit à la confluence du réel, de l’action symbolique et de l’imaginaire, des mythes et des sciences. Elle énonce la possibilité que cette transformation majeure – accouchement ? fausse couche ? agonie sans travail de deuil ? – soit la mise-en-monde d’un « capitalisme alien », à charge de préciser par une investigation collective ce qu’on peut entendre plus précisément par ce terme.
Le terme « alien » renvoie ici à un phénomène hybride qui peut être, en première approximation posé selon plusieurs grandes hypothèses.
¶ 2
Leave a comment on paragraph 2 0
Hypothèse 1 :
La mise-en-monde d’un « capitalisme alien » aurait-t-elle démarré en 1945 ? Bombe A et début de la Grande Accélération ; premières fusées et avènement d’un cosmisme à réaliser ; affirmation d’une théorie synthétique de l’évolution, une théorie des unités (gènes, cellules, organismes, populations, espèces) toujours prête à basculer dans une loi moderniste du progrès et qui va faire émerger le devenir-transhumain ; externalisation de la responsabilité vers un cerveau mondial techno-capitaliste dans la cybernétique : autant de conditions pour que le laboratoire planétaire capitaliste crée le mythe de sa puissance « alien », son identification comme une vaste force xéno-économique dont le contrôle échappe aux terriens, comme une forme de vie authentiquement alien (en ce qu’elle est entièrement non-organique). Il est à rémarquer que le première témoignage d’une manifestation physique humanoïde « alien » (1947, Roswell) survient dans ce tournant : la notion d’un être extraterrestre représenté comme une forme de vie étrange mais plus ou moins anthropomorphe se consolidera parallèlement à l’acceptation croissante de la théorie synthétique de l’évolution.
Nous soupçonnons dans cette hypothèse que la matrice techno-capitaliste sert de creuset, produit l’humus favorable au déploiement d’une puissance alien.
¶ 3
Leave a comment on paragraph 3 0
Hypothèse 2 :
La seconde hypothèse part en partie d’une validité de l’hypothèse 1 : dans les scénarios de films de série B post-avènement « alien » la Terre est généralement envahie par des extraterrestres se faisant passer pour des humains afin de prendre le contrôle de la planète pour en exploiter les ressources, ayant déjà épuisé celles de leur monde d’origine. Les aliens se déguisent en humains et bien souvent se nourrissent des humains eux-mêmes, de leur énergie mentale et vitale. C’est nous que nous décrivons dans ces aliens. Dès lors, si dans cette seconde hypothèse nous pouvons évaluer le « capitalisme alien » comme une externalité invasive, l’enquête conduira à établir une taxonomie d’entités étrangères encore indéfinies (entités technologiques, futures, non-terrestres, êtres immatériels, forces inconscientes, non humaines, etc.) et de leurs actions. On ne peut dire encore si ces aliens sont des entités abstraites et imprévisibles ou des entités concrètes inconnaissables, radicalement autres, qui agissent par le truchement de notre monde. L’enquète pourrait avoir pour objet d’apprendre à les discerner.
¶ 4
Leave a comment on paragraph 4 0
Hypothèse 3 :
La troisième hypothèse renvoie à l’action d’une puissance (occidentale ? Moderne ?) qui au nom d’un devenir-cosmique / devenir-alien de l’humanité en progrès, s’emploie à détruire la co-évolution des humains et des non-humains, comme à nier le perspectivisme thériomorphique de la pulsion involutive, ce devenir-non-alien déclaré comme ennemi.
Il s’agira d’examiner dans cette hypothèse un triple processus historique : de la décadence des chamanismes et de la dépréciation de l’extase métamorphique ; de l’émergence des récits de l’effondrement et des efforts civilisateurs des agents des dieux célestes pour astraliser le monde mytho-poétique et attribuer un caractère immanent « non-terrestre » et « sur-naturel » à l’organisation des échanges entre humains et non-humains ; puis de l’imposition des idées de « causalité abstraite » des échanges (force fonctionnant indépendamment de leur volonté, opérant dans l’abstrait) et de « nécessité historique » de « l’aliénation », posant ainsi les bases de l’avènement d’un capitalisme alien.
¶ 5 Leave a comment on paragraph 5 0 Ces hypothèses peuvent être complétées. Elles requièrent cependant déjà des précautions méthodologiques. Dans ces hypothèses, en effet, l’alien prend la figure d’un ennemi anthropomorphe : dans les hypothèses 1 et 2, il serait mis au service d’un régime propriétaire/immunitaire dont le mécanisme secret repose sur l’opposition du moi et du non-moi, du commun et de l’étranger, du même et de l’autre, du terrien et de l’extra-terrestre, de l’humain et du transhumain. Il faudrait ici choisir son camp, être terrien ou cosmiste. Une fois encore anthropomorphiste, l’Autre ne sortant de sa condition d’ennemi qu’en devenant semblable à moi. Mais ce régime est-il encore capable de conserver la Terre ? Il est bien possible que nous n’ayons pas compris ce qui est en train de se produire.
¶ 6 Leave a comment on paragraph 6 0 Dans l’hypothèse 3, l’opposition de la puissance occidentale aux autres puissances qu’elle a envahi et parfois détruit, réitère à nouveaux frais le clivage qui a façonné la pensée des trois derniers siècles : moderne/anti-moderne, anciens/nouveaux, et aujoud’hui artilects/terrans, économie politique de l’accélération/écologique politique du ralentissement, etc. L’alien (entendons l’occidental moderne avec toutes ses acclimatations) serait ici l’ennemi, ce qu’il s’agirait de détruire, ou ce contre quoi il faudrait lutter pour maintenir une co-évolution concertée des humains et des non humains, pour définir une théorie évolutionnaire profondément sympoïétique. Terre serait le Bien et Ciel serait le mal, l’abstrait, la puissance du négatif ?
¶ 7 Leave a comment on paragraph 7 0 L’urgence du moment appelle à la purification des antagonismes. Peut-on seulement sortir de la logique d’extermination que toute opposition absolue d’adversaires pourrait bien provoquer ? Comment change t’on d’histoire ?
¶ 8 Leave a comment on paragraph 8 0 Références : Donna Haraway, Eduardo Viveiros de Castro, Deborah Danowski, Douglas Vakoch, Alex Williams, Hugo de Garis, Nikolaï Fedorov, Alexandre Oparine, Julian Huxley, Alexandre Bogdanov, Alan Cohen, Philippe Descola, Bruno Latour, Anna Tsing, Carla Hustak et Natacha Myers, Spela Petric, Christophe Bonneuil, Gildas Hamel, Hegel, Feuerbach, Karl Marx, Hannah Arendt, Jacques Camatte, Claude Lévi-Strauss, Isabelle Stengers, Gorgio Agamben, Vinciane Despret, McKenzie Wark.
Comments