La peur d’une planète capitaliste
¶ 1 Leave a comment on paragraph 1 0 (Ce texte est la traduction du texte “Fear of a Capitalist Planet”, de Keith A. Spencer, paru dans Jacobin le 15 avril 2015)
¶ 2 Leave a comment on paragraph 2 0 Avez-vous déjà vu un alien ? Les scientifiques n’en ont jamais vu mais ne cessent de spéculer sur le fait que des extraterrestres impérialistes seraient en route vers notre planète.
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À l’exception d’un blip non concluant en 1977, nous n’avons pas détecté de signes d’intelligence alien. Après avoir parcouru notre système solaire en demeurant toujours bredouilles, les chercheurs en signaux ET surveillent maintenant la galaxie sur la portion radio du spectre électromagnétique, où les photons peuvent traverser les distances interstellaires et arriver indemmes sur Terre.
L’effort organisé et bien financé le plus important pde recherches sur les ondes radio est dirigé par l’Institut SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence), une fondation privée à but non lucratif qui emprunte du temps de radiotélescopes et balaie le ciel à l’aide de leurs propres réseaux.
Alors que le SETI cherche activement depuis 40 ans, on recense peu de tentatives d’envoyer des signaux radio de notre conception vers de supposés mondes habités. Cela pose une énigme : pourquoi les humains devraient attendre des aliens qu’ils envoient des messages de « bonjour » si nous ne le faisons pas nous-mêmes ? Cette idée, que nous devrions envoyer nos propres messages est connue sous le nom « Active SETI ».
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Comme Douglas Vakoch, directeur du SETI l’a expliqué à Slate le mois dernier :
« Dans le passé, nous avons toujours supposé que toute civilisation extraterrestre ayant la capacité de détecter notre présence allait automatiquement prendre l’initiative d’entrer en contact, en nous envoyant un signal fort pour nous faire savoir qu’ils existent… Mais il peut exister des civilisations là-bas qui refusent de révéler leur existence à moins que nous indiquions clairement que nous voulons entrer en contact. »
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En février dernier, à un symposium de l’American Association for the Advancement of Science à San Jose, Vakoch proposait que nous nous mettions à parler également. Les mots de Vakoch ont déclenché une polémique qui a culminé par une lettre ouverte avertissant des risques de l’Active SETI, signée essentiellement par des scientifiques mais également par le patron de Tesla/SpaceX Elon Musk, l’écrivain George Dyson et l’auteur de science-fiction Paul Davies.
Ce n’est pas la première fois que des scientifiques tirent la sonnette d’alarme sur un Active SETI. Le physicien Stephen Hawking avait condamné l’idée de contacter des ET, dans un ton prophétique faisant penser à Independence Day :
« Il suffit de nous regarder nous-mêmes pour voir comment une vie intelligente pourrait se développer endes choses que nous ne voulons pas rencontrer. J’imagine qu’ils possèdent des vaisseaux immenses, qu’ils ont utilisé toutes les ressources de leur planète d’origine. De tels aliens pourraient peut-être devenir nomades, cherchant à conquérir et coloniser n’importe quelle planète ils pourraient atteindre. »
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En 2006, un édito de la revue Nature écrivait que, bien que les chances soient « distantes », tenter de contacter activement des aliens pourrait poser « des dangers réels et non négligeables », ce qui pourrait inclure la possibilité de « black-ops » alien sur les manières d’exploiter la psychologie humaine, se basant sur nos messages radios.
Prenons un peu de recul sur ces alertes portées par des scientifiques, des ingénieurs ou des entrepreneurs.
Si nous observons la manière dont le néolibéralisme a façonné notre pensée et notre culture, les peurs à propos des ET sembleraient tout à fait justifiées. Les aliens pourraient s’avérer être des compétiteurs potentiels, ils auraient – de manière présumée – quitté leur propre planète pour exploiter, excaver, mettre en esclavage, suivant ainsi un modèle qui n’est pas très éloigné de ce qui s’est déployé durant quatre cents ans de capitalisme globalisé.
Les aliens pourraient être des impérialistes, quittant leur planète d’origine pour coloniser et façonner l’humanité selon leur propre logique sociale et politique – comme les projets coloniaux américains en Irak, Afghanistan, et dans des dizaines d’autres pays ce siècle dernier.
Fait révélateur, les aliens sont imaginés avoir le même triomphalisme technologique que la Silicon Valley, assimilant « avancement technologique » et « progrès », même si les deux domaines ont peu de chose à voir l’un avec l’autre. Dans leur hostilité théorique, les aliens pourrait faire preuve du machisme viriloïde qui nous fait défaut : de parfaits compétiteurs consommateurs, avec plus de soi-disant technologie, de violence et de volonté à utiliser la force.
Ceci n’est pas de la science. C’est de l’hégémonie portée à toute puissance et invisible, se posant comme logique. À l’origine de ces peurs nous pouvons trouver un maelstrom de troubles spécifiques historiquement emmêlés et issus de projections. Les signataires anti-active SETI voient l’imérialisme comme universel, assez littéralement – c’est-à-dire s’étendant dans tout l’univers.
Ces aliens qui auraient des ambitions impériales sont pris comme quelque chose de naturel. Loin de considérer cela comme le résultat historique d’une organisation spécifique du capital dans la seconde moitié du deuxième millénaire, ces signataires considèrent que l’idéologie d’un capitalisme impérialiste est inévitable dans la galaxie.
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Cela n’a pas toujours été ainsi. En 1877 l’astronome Percival Lowell observa Mars et pensa y voir des canaux. « Ceinturant leur globe et s’étirant de pôle à pôle, le système de canaux martiens n’embrassent pas seulement l’ensemble de leur monde, mais est également une entité organisée », à propos de ses vues sur Mars et que nous savons maintenant être une illusion d’optique. Ses prétentions furent précédées par celles de l’astronome Giovanni Schiparelli, un correspondant de Lowell qui avait découvert en premier les canaux, en regardant dans son télescope en Italie.
Les projections de Lowell ne s’arrêtèrent cependant pas là. Lowell, un riche aristocrate de Boston à la tête d’une fortune faite dans le coton, alla jusqu’à extrapoler la société martienne, sa culture, son gouvernement, partant de ses observations floues et de leur soi-disant système de canaux. Observant justement les zones polaires blanches de Mars, il proposa que les canaux délivraient de l’eau des pôles glacés vers les zones équatoriales, possiblement pour des objectifs agricoles.
Lowell demanda également l’aide du sociologue Lester Frank Ward pour spéculer sur la nature de la culture martienne, de même que celui du zoologue de l’Académie des Sciences Américaine Edward Morse pour accréditer ses spéculations.
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L’ère pendant lequel Lowell et Schiaparelli émettaient des hypothèses sur les canaux martiens était celui d’un grand bouleversement social, dans lequel les capacités et les forces de l’humanité se développaient de façon inimaginable. Les moteurs de l’électrification et de la combustion changeait la relation humaine aux machines et permettaient une prospérité sans précédent. Les puissances occidentales impériales se lançaient dans une géoingénieurie à une échelle jamais égalée : le canal de Suez et la tentative française avortée du canal de Panama en étant deux exemples parmi tant d’autres, mais bien significatifs.
Pendant ce temps, la révolution industrielle avait conduit les paysans dans des emplois urbains d’usine, stimulant la révolte et le mécontentement à travers l’Europe. Schiaparelli, qui avait déménagé d’Italie pour Berlin dans les années 1850 pour étudier l’astronomie, vécut en Europe à une époque où les classes inférieures découvraient régulièrement la radicalité politique et où les classes supérieures réprimaient régulièrement les révoltes.
Schiaparelli comme Lowell projetaient leurs préjugés de classe, leurs hypothèses et leurs contextes locaux sur la société martienne. Le riche Lowell postulait que les martiens vivaient dans une société élitiste oligarchique, où seuls les aliens les plus aptes, les plus évolués et les plus technologiquement avertis pouvaient survivre les difficiles conditions martiennes. Lowell se référait à la philosophie de Herbert Spencer, le philosophe et sociologue conservateur qu’il admirait et dont la vision du monde correspondait à sa vision bourgeoise et élitiste.
Schiaparelli était en désaccord avec Lowell sur la nature de la société martienne. Après de nombreux calculs sur la nature des systèmes d’irrigation martiens, Schiaparelli décida qu’une société martienne ayant la capacité organisationnelle de construire un système planétaire de canaux – un paradis de plombier – pourrait devenir un « paradis pour le socialisme ». Planète rouge en effet.
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La science est supposée être universelle et empirique, et les scientifiques – qui, comme nous tous, sortent parfois de leur domaine d’expertise – projettent avec eux cette empreinte du pouvoir vers d’autres sphères.
Ainsi, en 2015, un groupe de scientifiques et de grands patrons, n’apportant aucune preuve sur une quelconque culture alien, peuvent faire des hypothèses gravées dans le marbre, des hypothèses culturellement biaisées à propos d’aliens, et être pris au sérieux – alors qu’ils ne se projettent qu’eux-mêmes dans ces aliens. En réalité, leurs croyances ont peu à voir avec la science et beaucoup avec la société dans laquelle ils ont grandi, et dans laquelle ils se sont fait une place de choix.
La peur des ET en tant que colonisateurs envahisseurs présuppose que les aliens n’ont ni culture ni histoire propre – qu’ils sont au mieux une horde impériale anonyme. Andrea Smith a écrit à propos de « la logique raciale de l’Orientalisme » qu’elle marque « certains peuples ou nations comme inférieurs et comme posant une menace constante au bien-être de l’empire ». Certain groupes raciaux ou ethniques, écrit-elle, seront vus autant comme « civilisés », et cela même s’ils sont « imaginés comme constituant une ménace étrangère permanente à l’empire ». Remplacer « peuples » par « aliens » et vous verez les parallèles orientalistes avec la conception des aliens.
¶ 10 Leave a comment on paragraph 10 0 Pour de nombreux scientifiques, l’idée qu’une civilisation alien pourrait être une espèce capitaliste impériale parle du pouvoir de formation sociale du capitalisme. Se posant comme universel, il transmet certaines croyances à propos des humains (et maintenant des aliens) : qu’ils sont compétitifs, violents, fondamentalement égoistes, qu’ils aspirent au pouvoir au dépend des autres – alors qu’en fait il ne s’agit pas de traits spécifiques humains. Ces traits sont représentatifs de notre système économique et de la manière particulière avec laquelle il cherche à contrôler les gens, cela pour en faire des travailleurs et consommateurs obéissants.
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L’idée que les humains possèdent des traits inhérents est connue sous le nom « déterminisme biologique » – la notion qui dit que les traits que nous observons chez nous-mêmes sont naturels, des produits de notre biologie, et non de la situation culturelle et politique dans laquelle nous vivons. Par exemple, si l’on suit cette idée on pourrait considérer qu’un sans-abris qui dort sur le trottoir est une erreur de la vie du fait des gènes, ou que les femmes ne peuvent pas être des scientifiques sérieuses à cause de leur sexe, où que tout les hommes portent en eux l’agressivité à cause de leur biologie.
Le racisme et le sexisme ont le champ libre si vous considérez le déterminisme biologique comme valide, et les conservateurs utilisent le déterminisme biologique en arrière-plan de leurs arguments – malgré le fait que les anthropologues sont parfois ambivalents dans leur assertion que ce déterminisme biologique est évidemment faux. « Toutes les cultures ont le sexe, l’agression, etc, en commun, mais si et comment ils sont exprimés est subordonné à l’ordre culturel », écrit l’anthropologue Marshall Sahlins. Dans la troupe anti-active SETI, nous pouvons distinguer une forme mutante de cela : le déterminisme astrobiologique.
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Si vous pensez que les considérations des scientifiques sont anthropocentriques, déterministes et absurdes, vous avez raison. Il est vain d’argumenter sur les ambitions culturelles et impériales des aliens non-contactés. Ne connaissant rien à leur sujet, il est impossible de projeter scientifiquement sur leur culture – dans l’éventualité que nous le fassions, nous ne faisons pas de science. Nous faisons de l’anthropomorphisme.
S’il s’agit de nous projeter dans le futur, il est plus intéressant de questionner notre propre culture – la seule culture de forme de vie intelligente que nous connaissons – de savoir quel genre de civilisation humaine pourrait durer des millions d’années, suffisamment longtemps pour contacter ou être contactée par une autre vie intelligente ? Probablement pas une civilisation capitaliste.
Le modèle énergivore, compétitif, xénophobe, destructeur de la planète et oppresseur de ses habitants dans la recherche de ressources et de richesses pour quelques uns – n’est pas un modèle à long terme. Nous atteindrons notre propre extinction dans un siècle ou deux si nous continuons sur cette voie.
Si nous voulons garder l’espoir de rencontrer d’autres civilisations extraterrestres, il est dans notre intérêt de survivre assez longtemps pour en faire la découverte. La Voie Lactée est large de 150000 années-lumière de diamètre ; il pourrait prendre des centaines, des milliers, voire des dizaines de milliers d’années pour avoir une conversation dans les deux sens. Une civilisation capable de cet exploit est une civilisation stable, pacifique, qui évite la guerre et la famine par le biais de la coopération, prenant soin de ses citoyens, tout en maintenant une curiosité scientifique de l’univers – et en investissant dans la curiosité pour l’amour de la curiosité.
À l’heure actuelle, ce n’est pas ce que nous sommes. Notre système social et économique dévaste la planète et siphonne l’argent loin de la science qui n’est pas dans l’intérêt direct du capital, et décourage même d’imaginer un système économique ou social alternatif. Il est de notre devoir d’imaginer cela – pour devenir la planète rouge – avant de commencer à imaginer des aliens.
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