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Le Chthulucène de Donna Haraway

1 Leave a comment on paragraph 1 0 Texte de présentation de la conférence Chthulucène à 0.camp.avril
D’après “Staying with the trouble : Sympoièse, figures de ficelle, embrouilles multispécifiques” Traduit par Isabelle Stengers, Benedicte Zitouni et Vinciane Despret

2 Leave a comment on paragraph 2 0 Pour Donna Haraway l’Anthropocène sera court. Pour elle, avec l’anthropocène, ce point de non retour géologique où l’homme aurait commencé à avoir un impact irrémédiable sur le système Terre, il s’agit plus d’un événement frontière, comme l’extinction K-Pg (l’extinction du Crétacé-Paléogène), que d’une époque. Elle nous dit qu’une autre mutation de l’épais Kainos s’annonce déjà. Donna Haraway prend pour cela le terme de Chthulucène, la racine Chthulu en s’appuyant sur une araignée de sa région, la Pimoa Chthulu. Son nom générique, Pimoa, signifie « longues pattes » dans la langue du peuple Goshute de l’Utah et son nom spécifique renvoie à Cthulhu, l’Ancien Dieu tentaculaire que Lovercraft imagina en 1928. Le Dieu monstrueux de Lovercraft était effrayant sur un mode patriarcal. Les forces du Chthulucène sont plus dangereuses, fécondes, permanentes, tentaculaires, elles s’enroulent à travers le temps. Donna nomme son démon Chthulu, “CHTH, comme chthonien”, elle en fait l’une de ces créatures élémentaires, habitant les profondeurs, que l’on nomme chthoniennes. Les pouvoirs chthoniens de Terra infusent tous les lieux, quels que soient les efforts civilisateurs des agents des dieux célestes pour les astraliser et pour installer l’Unique et ses comités domestiqués de multiples ou de sous-divinités.

3 Leave a comment on paragraph 3 0 Avec son idée de Chthulucène, Donna Haraway, invoque le chthonien, les forces co-évolutives et tentaculaires de la Terre. Elle utilise la métaphore des figures tentaculaires de la nature et de la Terre, calamars, poulpes et méduses, et plus encore dans la biologie marine et ses miriades de créatures à flagelles, mais aus des fouillis neuronaux, des microbes ou encore des plantes grimpantes. Donna Haraway nous raconte que les êtres tentaculaires et filandreux l’ont éloignée du posthumaine, du cyborg qui pourtant l’a nourri un temps. Elle nous encourage à penser compost, pas posthumain.

4 Leave a comment on paragraph 4 0 Elle invoque aussi la Science Fiction, plus exactement l’acronyme SF. SF pour fabulation spéculative, science fiction, fait scientifique, féminisme spéculatif, soin des ficelles, so far (qui voudrait dire sans jamais de garantie). Pour elle SF, c’est raconter des histoires et raconter des faits, c’est configurer des mondes possibles et des temps possibles, des mondes matériels-sémiotiques disparus, actuels, encore à venir.

5 Leave a comment on paragraph 5 0 Donna Haraway se réfère aux définitions scientifiques du « sympoiétiques » les systèmes dont la production collective « n’a pas de frontières spatiales ou temporelles bien définies. Car le monde toujours composé de partenaires, il n’y a pas d’unités initiales, donc pas d’individualisme méthodologique, nous devons penser avec, devenir avec. Et penser une écologie des pratiques, le savoir et le faire collectifs.

6 Leave a comment on paragraph 6 0 Pour parler de l’Anthropocène, elle parle de la « banalité du mal » de Eichmann raconté par Arendt, une banalité qui pourrait donner réalité au désastre de l’Anthropocène, avec l’explosion de ses génocides et de ses spécicides.

7 Leave a comment on paragraph 7 0 Elle nous parle de l’anthropologue Anna Tsing qui évoque les arts de vivre sur une planète abîmée. Anna Tsing refuse de détourner les yeux ou de réduire l’urgence de la Terre à un système abstrait de causalités destructrices tels une Loi de l’Espèce Humaine, ou un Capitalisme indifférencié. Elle montre que la précarité – l’échec des promesses mensongères du Progrès Moderne – caractérise aujourd’hui la vie et le mort de toutes les créatures terriennes. Elle cherche les éruptions inattendues de vitalité et les pratiques contaminées, balbutiantes, inachevées qui font la vie dans les ruines. Elle fait exister la force des histoires. Pour elles deux, nous devons changer d’histoire ; l’histoire doit changer.

8 Leave a comment on paragraph 8 0 Donna Haraway s’intéresse aussi à Bruno Latour et sa recherche de pratiques compositionnistes capables de construire de nouveaux collectifs, Latour plaide pour que nous racontions des « Gaïahistoires ». Latour développe un langage et des images mobilisant les épreuves de force. A propos de l’Anthropocène et des Terriens, il étend cette métaphore pour construire la différence entre une action de police, où la paix est rétablie dans les termes d’un ordre préexistant, et la guerre ou la politique, où de véritables ennemis doivent être vaincus pour que s’instaure ce qui sera. Latour est déterminé à éviter les idoles d’une solution toute faite, comme les Lois de l’Histoire, la Modernité, l’Etat, Dieu, le Progrès, la Raison, la Nature, la Technologie ou la Science. L’Histoire ou les Gaïahistoires, tel est l’enjeu. Ces épreuves – la guerre des Terriens et des Humains – ne seront pas menées avec des fusées et des bombes, mais avec toutes les autres ressources imaginables et sans truc divin venu d’en haut qui décide de la vie et de la mort, de la vérité et de l’erreur. Il reste cependant que nous sommes toujours dans l’histoire du héros, l’histoire héroïque et viriloïde de l’Histoire, du Capitalocène, avec ses mots et ses armes magnifiques, pas dans les histoires de sac à provision.

9 Leave a comment on paragraph 9 0 Haraway nous dit que le terme n’est pas apparu au début des années 200 mais a été créé au début des années 80 par Eugène Stoermer, un expert en diatomées d’eau douce. Il se référait aux données de plus en plus nombreuses portant sur les effets à l’échelle terrestre des activités humaines. Le nom Anthropocène est devenu la vedette des discours sur la globalisation en 2000, lorsque Paul Crutzen, Prix Nobel et chimiste de l’atmosphère, s’est joint à Stoermer pour proposer que la transformation causée par les activités humaines mérite de définir une nouvelle époque géologique, succédant à l’Holocène qui a commencé à la fin de la dernière glaciation, il y a environ douze mille ans.1. Les données se sont multipliées depuis, qui montrent notamment que l’acidification et le réchauffement des eaux océaniques décomposent rapidement les écosystèmes des récifs de coraux, laissant d’immenses squelettes fantomatiques, les coraux blanchis, morts ou mourants. Qu’un système symbiotique peupleur de mondes – le corail avec ses associations aquatiques de cnidaires et de zooxanthelles et de tant d’autres créatures – ait indiqué la transformation globale en cours hante notre histoire.

10 Leave a comment on paragraph 10 0 Poiur Haraway le déterminisme technologique n’est pas non plus ce qui a produit l’Anthropocène. Le charbon et la machine à vapeur n’ont pas déterminé l’histoire. Les dates sont d’ailleurs toutes mauvaises, non pas parce qu’on devrait remonter au dernier âge glaciaire mais parce qu’il faut à tout le moins inclure les grandes reconfigurations de mondes par le marché et les marchandises pendant les longs 16ème et 17ème siècles de notre ère – et cela, même si nous pensons (à tort) qu’il est possible de rester européano-centré lorsque l’on pense les transformations « globalisantes » qui font le Capitalocène. Il faut parler du commerce du sucre et des métaux précieux, des plantations, des génocides indigènes et de l’esclavage, avec leurs innovations en matière de mise au travail, leurs délocalisations et leurs recompositions de créatures et de choses, balayant sur leur passage travailleurs humains et non humains de toutes espèces. La révolution industrielle initiée en Angleterre n’est qu’une des protagonistes dans les relations historiquement situées assez récentes qui ont transformé la planète. La transplantation de peuples, de plantes, d’animaux, la destruction d’immenses forêts, l’exploitation violente des ressources minières ont précédé la machine à vapeur, mais ce n’est pas une raison pour se tordre les mains à propos de la perfidie d’Anthropos, de l’Espèce Humaine ou de l’Homme Chasseur.

11 Leave a comment on paragraph 11 0 A titre de provocation, Haraway résume ses objections contre l’Anthropocène en tant qu’outil, histoire ou époque avec lesquels penser. 1) Le système mythique associé à l’Anthropos est un piège, et les histoires tournent mal. Plus précisément elles se terminent par une double mort, elles n’ont rien à voir avec la possibilité d’une continuation. Il est difficile de raconter une bonne histoire avec un aussi mauvais acteur. 2) L’Espèce Humaine ne fait pas l’Histoire. 3) l’Homme plus l’Outil ne font pas l’Histoire. L’Histoire est le type de récit que racontent les humains souffrant d’exceptionnalisme. 4) L’Histoire doit céder la place aux géohistoires, aux Gaïahistoires, aux histoires symchthoniennes ; les Terriens forment des manières de vivre et de mourir tissées, tressées, tentaculaires, en des jeux de ficelle multispécifiques. Ils ne font pas l’Histoire. 5) L’appareil social humain de l’Anthropocène tend à être dominé par le sommet et enclin à la bureaucratie. La révolte a besoin d’autres formes sociales pour être source de réconfort, d’inspiration et d’efficacité. 6) Quoiqu’il s’appuie sur d’intelligentes modélisations informatiques et sur les théories des systèmes autopoiétiques, l’Anthropocène repose trop sur ce qui devrait être une théorie « impensable » des relations, à savoir le vieil individualisme méthodologique – des unités préexistantes en relations de compétition. 7) Les sciences de l’Anthropocène sont trop bornées par les théories systémiques de l’autopoièse et par la Théorie synthétique de l’évolution qui, quelle que soit son importance, s’est révélée incapable de bien penser la sympoièse, la symbiose, la symbiogenèse, le développement, les écologies en réseau et les microbes. Cela fait beaucoup de problèmes pour une théorie évolutionnaire adéquate.

12 Leave a comment on paragraph 12 0 On remarquera que si le Capitalocène se dit dans l’idiome du marxisme fondamentaliste, avec ses atours de Modernité, de Progrès et d’Histoire, le terme est sujet aux mêmes critiques. Les histoires d’Anthropocène et de Capitalocène frôlent constamment le devenir Trop Grandes. Marx a fait mieux, Darwin aussi. Nous pouvons hériter de leur courage, de leur capacité à dire des histoires suffisamment grandes sans déterminisme, ni téléologie, ni plan.

13 Leave a comment on paragraph 13 0 Philippe Pignarre et Isabelle Stengers soulignent que la dénonciation du capitalisme a été singulièrement peu efficace, sans quoi le capitalisme aurait depuis longtemps disparu de la terre. Une forme de sombre subjugation sorcière au leurre du Progrès nous pousse au travers d’alternatives infernales sans fin, comme si nous n’avions pas d’autres moyens de repeupler des mondes, de réimaginer, de revivre les uns avec les autres, de nous reconnecter les uns aux autres, dans un bien-être multispécifique. Cette explication n’est pas une excuse pour ne pas faire mieux, que du contraire. Pignarre et Stengers donnent l’exemple de collectifs de terrain capables d’inventer de nouvelles pratiques d’imagination, de résistance, de révolte, de réparation et de deuil – capables de bien vivre et de bien mourir. Ils nous rappellent que le désordre établi n’a rien de nécessaire ; un autre monde n’est pas seulement requis de manière urgente, il est possible, mais il ne le sera pas si nous sommes ensorcelés par le désespoir, le cynisme, ou par l’optimisme, c’est-à-dire par le rejet ou l’acceptation du discours du Progrès.

14 Leave a comment on paragraph 14 0 Contrairement à l’Anthropocène et au Capitalocène, le Chthulucène est fait d’histoires et de pratiques de devenir-avec multispécifiques et ouverts, en des temps qui restent en jeu, des temps hasardeux d’un monde qui n’est pas encore fini et d’un ciel qui n’est pas encore tombé. Nous sommes en jeu les uns pour les autres. A la différence des drames qui dominent les discours de l’Anthropocène et du Capitalocène, dans les histoires du Chthulucène, les êtres non humains ne se bornent pas à réagir et les êtres humains ne sont pas les seuls qui comptent. Tous sont avec la terre et de la terre, et ce sont bel et bien les puissances biotiques et abiotiques de cette terre qui auront le rôle principal.

15 Leave a comment on paragraph 15 0 Les coraux ont aidé les Terriens à prendre conscience de l’Anthropocène. Aujourd’hui, les lichens sur terre nous rendent également conscients du Capitalocène. L’extraction en eau profonde, la fracturation et la construction de pipelines à travers des sites fragiles et couverts de lichen, au Nord, sont devenues un enjeu dans le dépeuplement accéléré, nationaliste, transnationaliste et multinationaliste, du monde. Mais les symbiotes, coraux et lichens, nous conduisent aussi dans l’abondance des textures et des histoires qui composent le Chthulucène dans son présent épais, là où il reste possible – à peine – de jouer un meilleur jeu SF, dans une collaboration sans arrogance avec tous ceux qui participent à l’embrouille. Sympoiétiquement, nous sommes maintenant tous lichens.

Source: https://journal.laboratoryplanet.org/le-chthulucene-de-donna-haraway/